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JUDAICA

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Du signifiant au signifié juif : les limites du mimétisme

par Jacques Halbronn

    La plus grande difficulté de la recherche scientifique a toujours été, notamment dans les sciences de l’homme, à relier le signifié au signifiant. Ces termes qui appartiennent à la linguistique ne lui sont pas pour autant réservés et d’ailleurs il faudrait se demander où commence et où s’arrête le langage.

   Le signifié, pour nous, concerne les fonctions à l’oeuvre, au niveau des effets, le signifiant concerne les agents chargés de ses fonctions et dont il faut s’assurer de la présence pour garantir la bonne marche des choses.

   Il arrive fréquemment que l’on ait des signifiés sans signifiants et des signifiants sans signifiés et c’est là que précisément se situe notre questionnement épistémologique.

   On notera, en passant, que notre société a tendance à ne plus vouloir - ou en tout cas de moins en moins - relier, signifiants et signifiés au niveau social, n’y voyant le plus souvent que l’expression du racisme, du sexisme, de l’antisémitisme.

   Karl Marx n’avait-il pas, en son temps, “isolé” le signifiant prolétariat pour lui conférer une certaine fonction voire une certaine mission, c’est-à-dire un certain signifié ? Sans discuter du bien-fondé de son analyse, retenons-en le principe méthodologique, à savoir la nécessité de relier une population plus ou moins bien définie - le signifiant - avec une fonction plus ou moins précise.

   Certes, il peut se passer que le signifié concerné ne semble pas associé systématiquement et exclusivement avec le signifiant ainsi signalé. A contrario, la fonction d’enfanter est à priori, bel et bien, le fait de la seule population féminine, il s’agit là d’un paradigme.

   Nous sommes donc en présence de deux ensembles dont les rapports mutuels sont assez confus : un ensemble de signifiants dont on ignore peu ou prou les correspondances respectives et éventuelles avec des signifiés et un ensemble de signifiés assez mal balisé puisqu’il dépend du découpage que l’on met en avant, c’est-à-dire de l’idée que l’on se fait de l’organisation sociale.

   Ajoutons que les signifiants en question ne se réduisent nullement à la population humaine mais incluent certains autres êtres vivants, l’ensemble des machines qui, à l’instar des femmes, semblent ne pas poser problème dans le rapport signifiant / signifié mais encore d’autres éléments de notre environnement, végétal, minéral. C’est dire que le rapport signifiant / signifié n’est nullement limité, ici, aux êtres humains, si tant est que l’on puisse circonscrire et isoler si aisément cette catégorie.

   Notre impression est que nous sommes submergés par des signifiants dont le signifié correspondant semble ne consister qu’à maintenir le signifiant en l’état. Est-ce que par exemple les locuteurs d’une certaine langue - ce qui ipso facto en fait des signifiants distincts des locuteurs s’exprimant dans d’autres langues, si tant est que l’on puisse isoler les langues les unes des autres, correspondent ipso facto à un signifié précis ? Et, en tout état de cause, le critère linguistique ne semble guère pertinent pour accéder au signifié, sauf à considérer non pas celui-ci en terme de langue mais de langage car dans ce cas il y a peut-être diverses façons de s’exprimer, quelle que soit la langue.

   Si l’on aborde la question juive, qu’en est-il ? Nous avons déjà abordé la question du signifié juif, qui serait de l’ordre de la consciencialité1, mais peut-on démontrer que ce registre là est le monopole du signifiant juif ? Pour cela, encore eût-il fallu que le dit signifiant juif fut parfaitement repérable. Or, le moins que l’on puisse dire, c’est que ce signifiant l’est et ne l’est pas tout à la fois. Certes, la Shoa a montré à quel point on pouvait se polariser sur le signifiant juif et tenter de l’éradiquer, certes il existe un Etat “juif”, Israël, certes, encore, on peut identifier des minorités juives dans divers pays du monde. Mais ce signifiant est apparemment, du moins quant à sa visibilité, assez mal saisissable et susceptible d’imitations. Il est plus facile de se faire passer pour juif que pour un homme de se faire passer pour une femme.

   En vérité, un juif peut cesser d’être perçu comme tel et des éléments juifs peuvent être adoptés et empruntés par des signifiants non juifs. Prenons le cas de la circoncision qui pourrait être considérée comme désignant le signifiant juif, du moins dans la population masculine, n’a-t-elle pas été reprise par les Musulmans, ce qui conduit à disqualifier la circoncision comme marqueur du signifiant juif ? On pourrait en dire autant de diverses coutumes propres au signifiant juif et que l’on retrouve transposées chez les Chrétiens. Il s’agit là ni plus ni moins que de mimétismes nullement innocents, qui consiste à investir ou à se substituer au signifiant juif, au prix d’une confusion délibérée, ce qui, au demeurant, montre bien que la question du signifiant est un enjeu stratégique de première importance.

   On ne peut pas comprendre le signifiant chrétien ou le signifiant musulman sans son rapport au signifiant juif, ce qui ne signifie pas qu’ils n’aient pas leur propre identité mais celle-ci a été biaisée du fait d’un certain mimétisme tout comme la population anglaise a biaisé son signifiant, en imitant la population française, au moyen d’emprunts massifs à un élément majeur du signifiant qu’est la langue. C’est pourquoi en tant que français et juif, nous sommes bien placés pour détecter les atteintes à la spécificité d’un signifiant collectif.

   En effet, à la lumière de nos réflexions, le signifiant renvoyant ipso facto à une fonction, à un signifié, qui contrôle le signifiant contrôle le signifié, c’est-à-dire s'arroge certains droits au sein de la Cité. La notion même de droit, par son caractère virtuel, nous semble lié au champ du signifiant. Ces enjeux étaient probablement perçus de façon plus aigu dans l’Antiquité et au Moyen Age que de nos jours.

   Cela dit, en dépit de toutes les tentatives pour “tricher” avec le signifiant juif, pour brouiller son image et s’approprier certains de ses privilèges, le dit signifiant n’en reste pas moins, en ce début de XXIe siècle, singulièrement repérable et reconnaissable.

   Toutefois, la question reste posée, cette fois, au niveau du signifié juif, qui est conscientiel, de savoir si seuls des juifs ont cette aptitude à la consciencialité. Le problème doit être posé à deux niveaux: individuel et collectif. Existe-t-il une autre population, un autre signifiant, qui collectivement puisse prétendre gérer le signifié juif ? Existe-t-il des individus non répertoriés comme juifs qui seraient parties prenante dans la gestion du signifié juif ?

   La question est rendue encore plus complexe par le fait que le champ même de la consciencialité peut lui aussi être investi par des non juifs et que là aussi il y a un mimétisme en cours qui ne vise pas cette fois ci spécifiquement les juifs au niveau du signifiant mais cette fois du signifié, lequel signifié n’est pas explicitement défini comme juif.

   Ainsi, tant le signifiant juif que le signifié juif, à leurs niveaux respectifs, sont-ils assiégés, ce qui conduit à terme à nier l’un et l’autre, dans leur spécificité. Cela revient à ne pas reconnaître la consciencialité en tant que fonction à part entière tout comme cela revient à emprunter au signifiant juif des éléments que peuvent s’approprier d’autres signifiants sociaux.

   Cela dit, la question qui reste posée est la suivante : les juifs en tant que signifiant collectif peuvent-ils revendiquer, pour eux seuls, le signifié de la consciencialité ? Est-il souhaitable qu’il en soit ainsi ? Pour notre part, nous ne pensons pas que la confusion des signifiants tout comme celle des signifiés, au sens social du terme, soit une bonne chose. Il nous semble essentiel de présenter les sociétés à l’image d’organismes comportant diverses fonctions assumées par des organes spécifiques, à savoir des signifiants et remplissant des fonctions spécifiques, à savoir des signifiés.

   Il importe de se situer dans une approche statistique et de ne pas s’arrêter sur des cas particuliers, ce qui est propre à une pensée du contingent et non du nécessaire. Il semble que globalement le signifiant juif, dans sa globalité, soit à peu près bien défini et circonscrit et que son lien avec la consciencialité soit à peu près bien établi. Il est certes possible que des non juifs assument des aspects du signifiant juif et il est aussi possible que des individus non signalés comme juifs, du point de vue de leur appartenance identitaire, accèdent au champ de la consciencialité. Cela s’explique d’autant mieux, répétons-le, que des individus juifs peuvent avoir perdu leur rapport au signifiant juif et donc ne sont pas considérés comme tels.

   Faut-il rappeler que le signifiant juif ne se réduit pas à une quelconque pratique cultuelle ? Le signifiant juif est déjà en soi porteur des conditions pour assumer le signifié juif, ce qui implique l’existence d’aptitudes particulières dont telle ou telle coutume ne saurait être la source. Croire que par la circoncision, par exemple, on devient en quelque sorte juif serait une erreur même si les juifs marquent en effet leur signifiant par cette pratique. Cela pose d’ailleurs le problème de toute forme de conversion au judaïsme, au sens d’appartenance au signifiant juif. Nous nous permettons de douter de la signification d’une telle conversion en ce qu’elle pose le problème du signifiant juif à un niveau superficiel. Il ne suffit pas, à l’évidence, de “devenir” juif pour accéder à la consciencialité, tout comme on ne cesse pas, selon son bon vouloir, son caprice, d’être juif et on ne passe pas d’un signifié à un autre, comme dans un moulin.

   Pour mieux cerner la notion de signifiant dont nous usons ici, il convient de faire la part du préjugé et du prévisible, notions essentielles pour le fonctionnement des sociétés. On doit savoir à l’avance ce que quelqu’un est capable de faire, ce qui implique nécessairement de le situer au sein d’une catégorie, car il n’y a pas de prévision sans intégration au sein d’un ensemble, d’une typologie. D’où l’existence d’un certain tropisme grégaire qui nous fait vouloir appartenir à un certain groupe, quand bien même cela serait à un signe zodiacal car nous savons qu’un individu n’appartenant pas à un groupe est a priori inutilisable, parce qu’il est imprévisible dans son rapport avec une fonction précise.

   Une société qui ne sait pas se servir de ses signifiants sociaux marche à l’aveuglette, n’est capable d’aucune prospective. Mais chaque signifiant doit renvoyer à un signifié, c’est-à-dire à un savoir faire. Il ne suffit pas de se déguiser en pompier pour devenir véritablement pompier. Il ne suffit pas de se présenter sous les atours d’un juif pour jouer le rôle des juifs.

   Au fond, le signifiant n’est jamais que la façon pour le signifié d’être identifié dans sa virtualité, c’est-à-dire avant de passer de la puissance à l’acte. Le signifiant, c’est le signifié potentiel. Ni plus ni moins. Le signifiant, c’est le sommet de l’iceberg, c’est la partie qui émerge, c’est l’élément visible d’une plante enracinée dont la partie comestible - le signifié - échappe au regard. Il n’y a guère plus de différence, d’un point de vue épistémologique, entre ce qui est en surface et ce qui est en profondeur et entre ce qui est présent et ce qui est à (ad)venir. Le signifiant annonce le signifié, il en est le précurseur.

   Or, dans un monde qui a du mal à penser le prévisionnel, qui n’a pas su notamment, au niveau épistémologique, maîtriser le problème de l’astrologie, qui couvre pourtant un champ considérable, qui n’a pas su l’intégrer dans le registre de la consciencialité, la nécessité de contrôler rigoureusement le passage du signifiant au signifié et vice versa n’est pas perçue comme prioritaire et l’on s’en tient à un certain empirisme phénoménologique que nous qualifierions volontiers d’irresponsable.

   On est là dans une forme de récursivité dans la mesure où le problème que nous posons appartient au champ de la consciencialité. La carence conscientielle ne permet pas d’en prendre la mesure. La seule façon de sortir de ce cercle vicieux est précisément de privilégier le signifiant sur le signifié, c’est-à-dire d’entrer dans une logique prospective, ce qui implique d’apprendre à procéder à une lecture du monde. Il n’y a pas de diachronie efficiente sans une synchronie cohérente, on ne peut prévoir l’évolution des choses, et répartir les fonctions selon les compétences, sans une division pertinente du travail.

Jacques Halbronn
Paris, 13 mai 2003

Note

1 Cf. nos études sur le Site Ramkat.free.fr. Retour



 

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