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JUDAICA

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Repenser la conversion au judaïsme

par Jacques Halbronn

    Est-ce que l’athéisme est bon pour les Juifs ? Les Juifs doivent-ils souhaiter une crise de la foi chrétienne ou bien la redouter ? Voilà qui pose le distinguo entre antijudaïsme et antisémitisme, le premier terme étant plus spécifiquement d’essence religieuse que le second. Entre deux maux, il faut savoir choisir le moindre.

   En ce qui nous concerne, il nous semble que, tout bien considéré, la fin du christianisme serait à terme favorable aux Juifs car elle mettrait fin à une certaine forme d’imposture.

   Depuis 2000 ans, les Juifs ne commencent-ils pas à se lasser du spectacle d’une certaine comédie qui tend à privilégier les Juifs virtuels sur les Juifs réels, opposant les Juifs selon la chair aux Juifs selon l’esprit ?

   En tant que juif, il me semble qu’il y a ici une souffrance refoulée depuis des siècles, quelque part inavouée. Mais si les Chrétiens attendent désespérément la conversion des Juifs, les Juifs seront profondément soulagés lorsqu’un certain christianisme appartiendra au passé, un christianisme qui est lui-même fait d’une forme de conversion au judaïsme.

   On sait qu’à l’origine, le christianisme était une affaire juive, qui ne concernait que les Juifs, bref un problème interne. Ce qui fait problème, ce n’est pas tant pour les Juifs les prétentions de Jésus que l’intrusion des non Juifs dans le débat et dans l’arène. Comme si profitant d’un différend entre Juifs, les non Juifs en avaient profité pour prendre pied au sein du judaïsme, pour l’investir, ce qui se produisit notamment, par ailleurs, sur le plan politique.

   En ce sens, un juif chrétien nous choque moins qu’un Chrétien se disant juif. Dans un cas, ce juif émet un choix idéologique, dans l’autre un non Juif prétend être ce qu’il n’est pas, c’est-à-dire un Juif. Ce n’est pas la même échelle de problème : l’un est d’ordre existentiel, l’autre d’ordre ontologique.

   Imaginons un monde sans Chrétiens, tant catholiques que protestants ou orthodoxes ! Quelle serait alors la situation des Juifs ? Comme nous le disions, il n’y aurait pas ce climat d’imposture, de quiproquo et c’est déjà énorme ! En comparaison, les Musulmans ne se prétendent pas être le nouvel Israël, le Verus Israel et d’ailleurs l’Islam semble avoir été marqué par un christianisme juif non prosélyte qui s’était réfugié au Sud.

   D’une façon générale, nous n’éprouvons pas de grande sympathie envers les attitudes mimétiques, même si elles témoignent d’un besoin périodique quelque peu régressif - même s’il se présente comme un progrès - ressenti par l’humanité de dépasser ses clivages et d’en montrer le caractère relatif voire arbitraire.

   En fait, les Chrétiens non juifs, ce que d’aucuns appellent les pagano-chrétiens, par opposition aux judéo-chrétiens, qui seraient les Chrétiens juifs, comme c’est le cas du cardinal archevêque de Paris, Mgr Jean-Marie Lustiger, croient au miracle quand ils se prétendent être devenus Juifs, un miracle aussi considérable que celui de la traversée à sec de la Mer Rouge. On pourrait le comparer à une sorte de transsexualisme, où l’on voudrait abolir la sexuation, c’est-à-dire la dualité.

   Pour nous, donc, les pagano-chrétiens devenus athées ont renoncé à de telles prétentions, ce qui est bel et bien une façon de reconnaître que les Juifs sont les Juifs et qu’il ne sert de rien de vouloir s’y substituer d’aucune façon. En fait, plus que le dialogue judéo-chrétien nous intéresserait le dialogue entre Juifs et athées d’origine chrétienne, c’est-à-dire revenant à un état antérieur au christianisme. Deux mille ans d’imposture pagano-chrétienne, cela suffit, nous semble-t-il. Car peut-on penser le christianisme sans référence au judaïsme, n’est-ce point là quelque part son principal enjeu que de s’approprier, à bon compte, une identité juive ?

   On ne saurait, en effet, oublier que c’est sur une telle base qu’est né un certain christianisme, s’affirmant au départ comme le vrai judaïsme et pourquoi pas ? Que des Juifs discutent entre eux de ce qu’ils sont, cela se conçoit fort bien mais que cela dégénère en une intrusion des non Juifs, c’est une toute autre Histoire. Du débat sur le vrai judaïsme, on aura glissé vers l’idée selon laquelle ceux parmi les Juifs qui n’adoptaient pas ce “vrai judaïsme” ne seraient plus considérés comme Juifs mais qu’en revanche, les non Juifs qui adhéreraient à celui-ci le deviendraient. Ce qui est étonnant, ce n’est pas tant que l’on ait accepté un temps une telle mystification mais que celle-ci ait à ce point perduré. C’est comme si des femmes discutaient de ce que c’était qu’être une femme et qu’au bout du compte des hommes arrivent en déclarant qu’ils adhèrent à un tel programme et deviendraient donc ipso facto... des femmes. On voit le danger qu’il y a parfois à conceptualiser quand cela conduit à de telles aberrations qui font oublier des déterminismes autrement plus profonds qu’une certaine écume verbale.

   En vérité, les Juifs d’aujourd’hui sont plus à l’aise dans une société laïque où de tels enjeux de judaïsation plus ou moins larvée ne sont plus à l’ordre du jour. Il y a en effet dans toute forme de monothéisme, tant chrétien qu’islamique, ce vice de forme qui met le Juif mal à l’aise et qui s’apparente, peu ou prou, à une tentative, pour le moins, de spoliation. Certes, s’il fallait entendre par civilisation monothéistique une société où l’on respecte les Juifs pour ce qu’ils sont, où l’on reconnaît qu’ils ont une fonction particulière à assumer, nous ne pourrions qu’applaudir. Mais est-ce vraiment le cas ? N’est-on pas plutôt ici dans un processus de négation de l’exception juive ? Paradoxalement, l’athéisme pourrait contribuer à remettre les pendules à l’heure en mettant fin à une certaine mascarade du miracle de la conversion sur le mode chrétien au judaïsme. Il est d’ailleurs surprenant que s’il existe une homophobie à l’encontre des homosexuels, il n’existe pas de christophobie à l’encontre de ceux qui refusent de ne pas être nés Juifs. Certes, on peut tout à fait concevoir que parmi tous ces Chrétiens, il y ait des Juifs qui veuillent retourner au bercail et qui se sentent attirés par le monde juif parce qu’il fait écho en eux. En ce sens, nous préférons désormais encourager la conversion au judaïsme plutôt que de valider la voie chrétienne qui, pour nous, est une conversion frelatée. Oui, le monde juif doit s’ouvrir largement, bien plus qu’il ne l’a fait jusqu’à présent, à ceux qui veulent se joindre à lui du fait d’une forme de vocation, d’un appel mais cela ne fait sens qu’au nom d’une ascendance revendiquée et ressentie et non du fait de quelque miracle qui impliquerait que le non Juif puisse devenir Juif. Cette conversion impliquerait au contraire l’affirmation d’un retour au judaïsme, d’une Teshouva, terme par ailleurs utilisé pour les Juifs qui reviennent à une pratique juive orthodoxe. Cette idée du Retour qui est également au coeur du projet sioniste, d’où la Loi du même nom (Hoq hashvout). Les temps sont mûrs en effet, pour retourner au judaïsme chez tous ceux qui s’en sont écarté.

   On voit en quoi les restrictions au niveau de la conversion au judaïsme sont fâcheuses et, de facto, consolident le christianisme. Car celui qui ne peut redevenir Juif par une voie directe sera condamné à chercher à le devenir par la voie indirecte, détournée, qui est quelque part satanique. Refuser à quelqu’un de se convertir au judaïsme, ce serait donc le condamner à l’errance, à l’erreur, à la perversion, laquelle implique souvent un antijudaïsme plus ou moins avoué. Peut-être, au départ, le christianisme est-il né chez ces Juifs rejetés qui ont trouvé porte close et qui ont cherché à entrer par la fenêtre... tout comme le judaïsme laïc actuel est-il le fait de Juifs en délicatesse avec la définition halakhique du Juif. Tout comme il est dangereux d’accueillir ceux qui se disent d’emblée non Juifs et qui nient la spécificité juive radicale, il l’est tout autant de refuser ceux qui affirment qu’ils veulent rejoindre, telle une brebis égarée, le troupeau juif parce qu’ils sentent, au plus profond d’eux-mêmes, qu’ils en font partie et cela non pas simplement par amour d’un certain culte mais pour des raisons existentiels. En effet, le culte nous apparaît, dans certains cas, comme un vecteur de superstition, comme un rituel de passage qui n’est pas seulement la marque d’une étape obligée dans la vie d’un Juif, notamment avec la bar mitsva, mais comme un moyen, carrément, de devenir Juif, par quelque cérémonie, en passant du statut de non Juif à celui de Juif.

   Ajoutons que selon nous une femme non juive qui se marie avec un Juif devrait être considérée d’office comme juive, sans qu’il soit besoin de procéder à une quelconque procédure de conversion, dès lors qu’elle prend son nom. Bien entendu, l’inverse n’est pas vrai : un homme qui vit avec une femme juive ne devient pas juif. Il est d’ailleurs possible que si les femmes ne sont pas appelées à jouer un rôle significatif à la synagogue, qu’elles ne comptent pas pour le minian, c’est-à-dire dans les dix personnes nécessaires pour que le culte puisse avoir lieu, c’est parce que leur judéité était souvent de très fraîche date. Dès lors que les hommes jouent le rôle central au niveau religieux, la question du choix de la femme n’est plus déterminante et ne menace aucunement l’avenir de la communauté. Autrement dit, on ne devient juif que par le mariage, pour une femme ou, pour un homme, par l’affirmation d’une filiation paternelle, même si elle ne peut être démontrée et non pas par une quelconque acceptation d’ordre religieux : approche que l’on pourrait qualifier de laïque.

   C’est pourquoi nous sommes assez réservés quant à tout débat interconfessionnel, en France, en ce qu’il comporte une double ambiguïté notamment avec les Musulmans : il occulte le cas des Maghrébins en France en leur condition immigrée et étrangère risquant de faire l’amalgame avec une présence juive en France beaucoup plus ancienne d’une part et il place les Juifs au même niveau que les autres religions monothéistes, en réduisant la différence juive à une simple option religieuse. Or, il nous faut rappeler que les Juifs sont partie prenante, historiquement, dans tout le monde chrétien et islamique, qu’ils n’appartiennent à aucun spécifiquement mais sont nécessaires au bon fonctionnement de chaque pays où ils résident. En tout état de cause, ils ne sont ni plus ni moins étrangers à ces pays que les non Juifs, la différence résidant seulement dans le fait qu’ils sont conscients de se situer au delà des contingences nationales mais ni plus ni moins que les femmes sont conscientes qu’aucune société ne peut se passer d’elles, ce qui ne les empêche pas d’être fortement marquées par les milieux où elles demeurent. En ce qui concerne les Musulmans, en France, on ne saurait leur appliquer le modèle juif comme semble vouloir le faire Esther Benbassa. Ils n’ont selon nous d’autres choix, à terme, que de revenir vers le monde arabe d’où ils sont partis depuis peu ou de s’assimiler à la population non juive française, en tous ses attributs linguistiques, culturels voire religieux, dont ils ne sont, ontologiquement, nullement distincts, ce qui n’est pas le cas des Juifs. C’est paradoxalement cette différence ontologique des Juifs qui justifie leur présence partout dans le monde étant entendu que la conversion ne permet aucunement de résorber une telle différence donc de les remplacer, l’illusion du contraire pouvant venir du rôle d’individus juifs non conscients de l’être, puisque, en vérité, être juif est aussi et peut-être d’abord une affaire individuelle, chaque juif, à la naissance, étant porteur d’un certain potentiel collectif et n’étant donc pas “innocent”. Il n’y aurait d’ailleurs pas à être surpris de ce que Hitler ait voulu, in fine, anéantir jusqu’aux nouveaux nés juifs car être surpris serait réduire l’être juif à une simple affaire d’éducation et de culture et non pas reconnaître le poids d’un legs génétique.

   Nous rêvons d’un monde, pour les prochains siècles, où la farce monothéiste aurait été clôturée du moins en ce qui concerne ses rapports ambigus avec le judaïsme, ces filiations douteuses, qu’elles soient spirituelles ou héréditaires par le biais d’un Jésus ou d’un Ismaël, fils d’Abraham. Il doit quand même être possible de croire en Dieu sans recourir à toute une mythologie des origines. Un monde où les Juifs seraient sensiblement plus nombreux du fait des conversions, des retours, alors qu’on continue bien vainement à comptabiliser la proportion de Juifs en Israël et en diaspora. Un monde où les Juifs joueraient pleinement leur rôle de gardiens des lois ancestrales, millénaires, concernant l’organisation du vivant et de l’instrumentalisation de son environnement : cela va de leur rôle de médecins des corps et des âmes à celui d’anthropologues et d’économistes, en passant par celui de juristes et d’artistes, d’historiens et de linguistes : ce qui recouvre tout le champ dit des Sciences de l’Homme. Là encore, le rôle des Juifs n’est pas d’inventer mais de (re)découvrir, dans un processus de mémoire, d'anamnèse, de passage de l’inconscient vers le conscient. Rôle ingrat que celui de rappeler que les hommes sont prisonniers de lois immémoriales, des chaînes qu’ils se sont choisies du fait de l’évolution des espèces. Il y a certes, pour paraphraser le Livre de l’Ecclésiaste, des moments où cette parole doit se faire plus entendre qu’à d’autres : il y a des moments où il vaut mieux se croire pleinement libres et libérés du passé, mais tout cela implique de revenir périodiquement aux racines quand bien même parfois partirait-on au loin. L’antijudaïsme n’est pas nécessairement une ineptie : on vient de le dire, dès lors que les Juifs incarnent une certaine vérité irréductible, pas toujours bonne à entendre, il est normal que, de temps à autre, l’Humanité soit tentée de s’en émanciper voire à refouler ceux qui apparaissent comme incarnant l’Ancien ordre (Testament) face au Nouveau.

   Au fond, beaucoup de Chrétiens nous font penser à des gens qui déclareraient être en faveur de la monarchie mais hostiles à toute idée de dynastie. Entre le juif et le chrétien, il y a toute la différence qu’il y a entre un prince héréditaire et un président de la République. Le fondement même de ce qu’on appelle la République, quand on oppose ce concept à celui de monarchie, c’est de ne pas avoir à tenir compte du passé pour fabriquer le futur. Or, ce principe est déjà à l’oeuvre dans le christianisme dès lors que celui-ci cesse de s’articuler sur les juifs ou qu’il en change la définition pour en faire une affaire de grâce et non plus de filiation. Nous avons voulu montrer, ici, que tout christianisme du moins sous la forme qui est la sienne depuis des siècles est une machine contre les Juifs, non point tant en ce qu’il déclare qu’ils sont déchus, du fait du déicide notamment, mais en ce qu’il affirme que les non-juifs se sont transcendé, du fait de leur foi. Et c’est pourquoi le rejet du christianisme, non seulement par les Juifs mais par les non Juifs ne peut que mettre fin à une théologie perverse.

Jacques Halbronn
Paris, 28 mars 2005



 

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