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Editions RAMKAT




ANTISEMITICA

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Antisémitisme et immigration / émigration

par Jacques Halbronn

    Le terme antisémitisme est trompeur, on le sait, en ce qu’il semble désigner aussi bien les juifs que les arabes, dont les langues appartiennent à une même famille dite sémitique. En réalité, ce concept forgé dans les années 1870 se voulait scientifique ; il doit être rapproché d’un autre amalgame qui eut à la même époque une certaine fortune, celui de judéo-maçonnisme, amalgamant, lui, juifs et franc-maçons.1 De nos jours, la mode est à l’antisionisto-américanisme car les juifs étant peu nombreux, on préfère les associer à une autre population avec laquelle ils seraient en symbiose et qu’ils manipuleraient, ce qui était la thèse de l’antijudéo-maçonisme autour de 1900 et notamment dans les Protocoles des Sages de Sion. De là, certains arabes ne se privent pas de dire qu’ils ne peuvent être “antisémites”, jouant ainsi sur les mots en se moquant du monde. En réalité, les arabes sont parfaitement capables d’être des antisémites et la preuve n’est plus à faire et Taguieff a raison de préférer le terme de judéophobie, pour éviter toute confusion, ce qui permet précisément d’étudier l’antijudaïsme dans le monde arabo-musulman mais aussi celui qui est véhiculé par l’immigration arabo-berbéro-musulmane en France.

   Nous avons déjà montré comment les juifs étrangers pouvaient déclencher une certaine judéophobie arabo-musulman mais aussi celui qui est véhiculé par l’immigration arabo-berbéro-musulmane en France2, mais il faudrait aussi parler des non juifs étrangers introduisant dans le pays d’accueil une certaine idée du juif. C’est dire que les manifestations de judéophobie sont le plus souvent l’expression des troubles sociaux provoqués par les phénomènes migratoires.3

   Certes, la thèse de l’antisémitisme comme liée à un certain malaise social a déjà été formulée par d’autres, à la suite d’un Karl Marx, dans sa Question Juive (Judenfrage) parue d’abord dans la presse tout comme d’ailleurs L’Etat Juif de Herzl, dans sa mouture française.4 Mais on n’a probablement pas assez insisté sur les liens entre migration et judéophobie, phénomène qui ne date pas d’hier puisqu’il est déjà manifeste lors des Croisades, lesquels furent bel et bien une grande migration.

   Il convient au demeurant de considérer comme lié à ce phénomène migratoire la question des annexions et des conquêtes - et de leurs effets tant pour l’occupant que pour l’occupé - qui reviennent au même, du point de vue qui est le nôtre ici, à savoir en ce qu’elles déclenchent un nouveau brassage social, à plus ou moins grande échelle.

   C’est une façon de dire que la cohabitation entre juifs et non juifs, perçus comme tels, ne fait vraiment problème que lorsque surviennent certains bouleversements affectant la population concernée de part et d’autre.

   Si l’on prend le cas de l’Espagne, on remarquera que l’Expulsion des Juifs a lieu dans un pays qui pratique la Reconquista, c’est-à-dire qui s’empare de territoires marqués par une présence étrangère, arabo-berbère, ce qui s’achève en 1492 par la prise de Grenade, dernier bastion de l’Al Andalous, mettant fin à plus de sept siècles d’occupation musulmane. Il serait intéressant d’étudier dans quelle mesure le choc entre deux sociétés ne produisit pas une certaine forme de judéophobie. Le moins que l’on puisse dire, c’est que les guerres, dans la péninsule ibérique, furent l’occasion de mouvements et de rencontres de population, chacune ayant ses juifs ou étant le juif de quelqu’un, sous des modalités fort diverses. Il est avéré que la judéophobie naît d’un tel syncrétisme brouillant l’image du juif, à savoir la combinaison de représentations différentes qui vont s’entremêler, puisque, n’est-ce pas, l’on parle de la même chose, en tout cas d’un même signifiant, ce qui expliquerait les images contradictoires véhiculées par le discours antisémite.5

   Car il est normal que le juif soit perçu différemment d’une société à l’autre ou plus exactement qu’il soit associé tantôt à un pôle de gauche, tantôt à un pôle de droite, pour simplifier, du fait même que de toute façon il est partie prenante à la vie d’une société et que cette société elle-même passe par une certaine dialectique historico-politique. Il faudrait d’ailleurs se féliciter de ces contradictions qui montrent bien que le juif n’est étranger à rien de ce qui se passe dans un sens ou dans un autre. Il serait donc souhaitable de cesser de se formaliser en dénonçant les contradictions des reproches antisémites, lesquelles ne sauraient servir à en montrer l’inanité, ce qui serait un peu facile.6

   Autrement dit, ce dont le judaïsme doit se méfier le plus, c’est des effets de tout nouvel afflux de juifs ou de non-juifs dans une société donnée, cela peut aller de simples déplacements régionaux comme la migration vers l’ “intérieur” du territoire des juifs installés dans les marges comme ceux, germanophones, d’Alsace et de Moselle après la défaite de 1870 - ce qui ne sera pas étranger à l’Affaire Dreyfus - comme celle, près d’un siècle plus tard, des juifs peu ou prou arabophones d’Algérie, après les Accords d’Evian de 1962 à des migrations dues à des persécutions dans des pays appartenant à une toute autre sphère que la française, notamment d’Europe Centrale et Orientale et répétons-le, nous ne parlons pas ici exclusivement des déplacements de la population juive et cela peut tout aussi bien concerner des ouvriers catholiques polonais que des travailleurs musulmans maghrébins, lesquels, inévitablement, ont une certaine idée, souvent bien différente, du Juif et l'amènent dans leurs bagages, consciemment ou non. On sait que la création d’un Etat Juif était en partie lié à l’observation par Herzl d’un tel phénomène mais, lui, n’avait perçu que les effets de la migration juive. S’il avait compris que la judéophobie concernait aussi la migration non juive, il aurait probablement saisi l’inanité de sa “solution” et les choses auraient peut-être évolué autrement. Pourtant Herzl, dans le monde austro-hongrois qui était le sien, avec ses extrêmes disparités, était bien placé pour appréhender toute la complexité du phénomène antisémitique. Rappelons que c’est à Prague (Bohème) que les Protocoles des Sages de Sion firent, avant la Première Guerre Mondiale, leur apparition, en langue allemande, traduits du russe. L’histoire même de cette bible de l’antisémitisme montre bien que la migration peut être celles des idées et des livres et non pas uniquement des populations. La judéophobie d’une société peut s’exporter par toutes sortes de modes de communication et la mondialisation ne peut que brouiller un peu plus l’image du Juif.

   C’est pourquoi il est urgent d’aborder la question juive plus en profondeur et de ne pas se contenter d’un certain modus vivendi, ô combien précaire, en une société donnée.7 Mais tel n’est pas notre propos dans le présent article où l’on se contentera d’appréhender les effets d’un certain syncrétisme autour du Juif et nous employons ici à dessein le singulier. Or, si l’antisémite fait un amalgame, les juifs ne sont pas de reste lorsque confrontés à une nouvelle situation, à une nouvelle population, ils n’en tiennent pas compte dans leur façon d’être juifs. On nous objectera certes que les Juifs n’ont pas à changer, qu’ils sont ce qu’ils sont. C’est un peu vite dit ! Car justement la question est bien de savoir ce qu’ils sont dans l’absolu et dans le relatif.

   Nous savons à quel point la communauté juive de France est confrontée par cette affaire et ce non seulement du fait des disparités de ses composantes mais aussi du fait des populations non juives immigrées, et notamment des éléments musulmans qui ne sont nullement étrangers à une aggravation de la judéophobie sur le fond et de ses manifestations, dans la forme.

   L’immigré est un apprenti-sorcier, celui par qui le scandale arrive en ce qu’il ne respecte pas les tabous et tend à commettre des sacrilèges du point de vue de la société d’accueil car les valeurs qui sont ancrées en lui ne sont pas les mêmes ; il n’a pas le sens de ce qui est vital pour cette société et il ne pratique certaines choses qu’aussi longtemps qu’il le désire, il n’est pas marqué par l’inconscient collectif local et il inquiète précisément par sa liberté et en effet quitter son pays, c’est quelque part se libérer mais cette émancipation a un coût, c’est la marginalisation, c’est une certaine déperdition. Certains musulmans considèrent qu’ils ont le mérite de dire tout haut, à propos des juifs, ce que les autres n’osent pas exprimer. Le problème, de nos jours, c’est que l’on saisit mal ce qui distingue l’immigré et l’autochtone, on ne comprend que c’est une autre façon de vivre la culture ambiante, l’immigré ayant avec elle un rapport plus superficiel, plus cérébral, l’autochtone un rapport plus viscéral, fait davantage d’automatismes. L’immigré s'imprègne de la culture d’accueil, c’est-à-dire qu’à la fois il est reçu par elle et il s’en nourrit, tout comme la femme pour être acceptée dans la tribu doit recevoir le sexe / sperme d’un homme en elle. Il y a une certaine ambiguïté autour de cette notion de réception comme autour de celle d'intégration - s’intégrer au sein d’une culture n’est ce pas aussi intégrer celle-ci ? - et de transmission - on peut transmettre ce qui est à nous mais on peut aussi transmettre ce qui vient d’un tiers - qui explique une certaine confusion dans les analyses des uns et des autres.

   Notre propos est de souligner à quel point le rapport du juif avec la société dans laquelle il se trouve et à laquelle il appartient relève d’une certaine intimité et que cette symbiose peut être compromise par l’arrivée d’éléments nouveaux et cela d’autant plus si ces nouveaux venus, juif ou non juifs, ont développe une autre attitude au sujet de la “question” juive et la vivent différemment. Qui contestera que le rapport des juifs français avec la France n’a pas été compromis notamment à partir des années 1880 par l’arrivée de juifs fuyant l’empire des tsars ? Leur arrivée est probablement une des causes de la dimension prise par l’Affaire Dreyfus. Quoi d’étonnant que de nos jours l’immigration maghrébine de première ou de deuxième génération, qu’elle concerne des personnes naturalisées ou non, nées en France ou non, puisse apparaître tel un facteur d’attisement de la “haine anti-juive” (selon un titre, en première page, du journal Libération du 17 novembre 2003) !

   En fait, la question est de savoir comment les choses vont évoluer : soit l’Etat Français prendra conscience du caractère perturbateur de la présence musulmane en France du fait même de cette judéophobie qui peut être contagieuse, soit il sacrifiera les Juifs et renoncera à leur permettre de vivre dans des conditions acceptables. Malheureusement, le problème ne vient pas uniquement des maghrébins musulmans mais aussi des maghrébins juifs. Comment les uns et les autres ne reconstitueraient-ils pas un lien entre eux comme “là-bas” ? Le problème, c’est que la nature de ce lien n’est pas très intéressante tant il est vrai comme on l’a dit plus haut que les juifs au cours des derniers siècles, disons depuis le XVIIIe siècle, ne se sont pas vraiment épanouis en milieu musulman et qu’on est bien loin des espérances des siècles d’or antérieurs. Il serait bon que les uns et les autres adoptassent un profil bas.

   Si on prend le cas d’Israël, il est probable que les arabes israéliens avaient appris à vivre avec les juifs israéliens. La Guerre des Six Jours a compromis cet équilibre en introduisant à terme, par ses conquêtes, d’autres arabes étrangers au système ainsi constitué,- ce qui conduira aux crises intifadiques - ce qui ne pourrait qu’influer sur le comportement des dits arabes israéliens. Mais d’un autre côté, l’arrivée massive de juifs russes dans le dernier quart du XXe siècle, a également compromis un certain modus vivendi. En fait, une des causes des tensions entre juifs et arabes dans la Palestine du mandat semble bien être due à l’arrivée d’immigrations juives successives dans les années Trente, notamment à la suite de l’arrivée des nazis au pouvoir en Allemagne. La population locale aurait accepté une présence juive telle qu’elle se manifestait à un moment donné mais pas sous la forme d’un flot continu de juifs au demeurant très différents les uns des autres quant à leur apparence, à leur profil, à leur attitude :

   “En 1936, l’opposition des arabes commença à prendre la forme d’une insurrection armée (…) Face à cette situation le gouvernement britannique fut deux tentatives pour résoudre le problème. En 1937, un plan de partition de la Palestine en deux Etats, l’un arabe et l’autre juif (...) En 1939, un Livre Blanc préconisa l’instauration dans une phase finale d’un gouvernement à majorité arabe et la limitation de l’immigration juive (...) Ce projet aurait pu être acceptable pour les Arabes avec quelques modifications mais la communauté juive n’allait pas consentir à une solution qui fermerait à la plupart des immigrants les portes de la Palestine etc.“8

   En fait, on s’aperçoit que la question de l’immigration juive est une affaire extrêmement délicate à gérer et qu’il ne faut nullement la confondre et l’amalgamer avec celle de la présence juive en un lieu donné car l’immigration perturbe précisément les conditions et l’image de la dite présence.

   Selon nous, il y a là une loi : toute poussée de judéophobie est fonction d’immigrations ou d’annexions de juifs ou de populations ayant eu des rapports avec des juifs, avec la judéité, réels ou fantasmatiques, dans leurs pays d’origine. Que l’on nous comprenne bien : un juif ou un non juif peuvent venir d’un pays où les uns et les autres s’entendaient à merveille mais sur des bases différentes et non reproductibles parce que non compatibles avec le mode de relation juifs / non juifs dans le pays d’accueil. Ce mode de relation n’est pas transposable d’une aire culturelle à une autre, ce qui montre bien à quel point les juifs fonctionnent dans les environnements les plus divers et que c’est cela la vraie pratique juive, bien plus que tout rituel. Dans chacune de ces aires, il y a une façon autre d’être juif et une attitude autre à l’égard du juif. C’est là une donnée sociologique majeure pour un grand nombre de pays, il faudrait parler d’une judéo-sociologie. Quant aux immigrés issus de régions où il n’y aurait pas de juifs - comme ceux venant d’Asie ou d’Afrique Noire - le problème se pose tout autant, dans la mesure où ils auraient tendance à ne pas vouloir respecter et assumer une certaine dualité juifs / non juifs.

   On en arrive ainsi au paradoxe suivant : le juif est un ciment social, il est supposé en définitive non pas favoriser les bouleversements sociopolitiques mais au contraire les entraver. En ce sens, il est un facteur de stabilité, il est un paramètre par rapport auquel chaque société a l’occasion d’exprimer sa spécificité car chaque société a “ses” juifs, qui ne sont pas ceux du voisin. En ce sens, nous dirons que les Juifs sont un obstacle aux syncrétismes et aux éclectismes culturels et politiques, ils sont partie prenante, au premier chef, de l’idiosyncrasie propre à chaque société.

Jacques Halbronn
Paris, le 18 novembre 2003

Notes

1 Cf. notre ouvrage Le sionisme et ses avatars au tournant du XXe siècle, diffusé par Priceminister, sur le Web. Retour

2 Cf. notre précédente étude : “Des causes migratoires de l’antisémitisme”, sur Encyclopaedia Hermetica. Retour

3 Cf. notamment les Cahiers du CERIJ, n° 5, “Judaïcité française. Réalités et représentations migratoires” et n° 3, “Discours identitaire et antisémitisme”. Voir le Site Cerij.org. Retour

4 Cf. Le sionisme et ses avatars, op. cit. Retour

5 Cf. l’article d’Eytan Ellenberg, “Entre universalisme et nationalisme”, Cahiers du CERIJ, n°12, novembre 2003, Singulier et Universel etc. Retour

6 Cf. notre colloque sur la Dualité (la femme, le juif, l’astrologue, Mai 2000), Cahiers du CERIJ, n° 7, “Judéité et féminité”. Retour

7 Cf. notre travail “Le dieu des juifs“, sur Encyclopaedia Hermetica. Retour

8 Cf. A. Hourani, Histoire des peuples arabes, Paris, Seuil, 1991, p. 438. Retour



 

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