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ANTISEMITICA

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L’antisémitisme comme stratégie d’occupation

par Jacques Halbronn

    La thèse que nous exposerons dans cette brève étude est une contribution de plus à l’analyse du phénomène de l’antisémitisme. Dans de précédents travaux1 nous avions mis l’accent sur le fait que l’arrivée de juifs étrangers dans un pays pouvait renforcer l’antisémitisme. Mais, la présente thèse aborde la question sous un autre angle, à savoir le rapport entre étrangers et antisémitisme.

   Selon notre thèse - qui n’est à ce stade qu’une thèse, qu’une piste de recherche - les étrangers seraient particulièrement tentés par l’antisémitisme et des personnes qui avaient côtoyé des juifs dans leur pays d’origine tendraient à devenir antisémites en situation d’immigration.

   On peut comprendre un tel processus et on peut aussi l’observer.

   On peut le comprendre en ce qu’en s’en prenant aux Juifs, on détourne l’attention du cas des immigrés ou du moins on en relativise l’importance. Une société qui a un problème juif sur les bras ne sera pas trop regardante sur ses immigrés non juifs. Il ne s’agit pas tant pour ces immigrés de proférer des propos antisémites que de lever des tabous et de réveiller l’antisémitisme chez la population locale.

   On peut l’observer dans le cas des milieux maghrébins en France qui ne sont nullement exempts d’antisémitisme, on le voit dans les délits antisémites qui leur sont imputés. En contestant aux juifs le fait d’être français à part entière - ce qui est un des aspects de l’antisémitisme arabo-musulman - on laisse ainsi entendre que la France n’a pas à faire la fine bouche à l’endroit de l’immigration maghrébine. La question est bien : à qui profite le crime ? A qui profite l’antisémitisme, en effet ?

   Mais le cas maghrébin en France est-il seul de son genre pour étayer notre thèse? Il conviendrait de revenir sur le comportement des envahisseurs - qui sont une espèce particulière d’immigrés. On sait à quel point la poussée nazie a délibérément exacerbé l’antisémitisme dans les pays conquis, y compris en France. Quand on étudie la politique juive de Vichy, le moins que l’on puisse dire, c’est que l’Allemagne est parvenue par le biais du problème juif à légitimer en quelque sorte sa présence. Il ne déplaisait probablement pas aux pays ainsi investis de voir “leurs” juifs en difficulté et de pouvoir profiter, d’une façon ou d’une autre, de la spoliation de leurs biens et de leurs droits.

   En Espagne, lors de la reconquista, qui est aussi une forme d’immigration, on sait que son aboutissement à la fin du XVe siècle, en 1492, aura coïncidé avec l’expulsion des Juifs d’Espagne mais aussi avec une politique assez perverse de conversion qui faisait des “nouveaux Chrétiens” des cibles pour la vindicte populaire.

   On notera qu’en Russie, l’antisémitisme, à la fin du XIXe siècle, concernait des régions annexées (Pologne, Ukraine, notamment) étant donné que les Juifs n’avaient pas le droit de s’installer en Russie proprement dite. Les pogroms ont pu servir de dérivatifs à des populations subissant le joug russe, comme à Kichinev, en Moldavie, en 1903.

   On peut même se demander si des Juifs étrangers n’ont pas eu intérêt à ce qu’il existe un certain antisémitisme de façon à mieux se faire accepter dans la communauté juive existante. Il faudrait s’interroger sur les sentiments mélangés des juifs étrangers face à la déstabilisation des Israélites français. Quant au cas de l’Algérie, le fait que les Juifs aient été mis juridiquement (décret Crémieux de 1870) à part des “indigènes” a généré aussi des ressentiments dont la puissance coloniale a pu profiter.

   Quant à l’Affaire Dreyfus, à une époque où l’Allemagne occupait l’Alsace et une partie de la Lorraine (Metz), est-ce qu’il n’était pas dans l’intérêt de la dite Allemagne d’exacerber l’antisémitisme en France ?

   Les Juifs auraient donc fréquemment servi de bouc émissaire pour réguler les conflits entre une population nouvellement arrivée - pour quelque raison que ce soit (immigration, conquête, reconquête etc) - et une population locale.

   En réveillant le problème juif, on produit certains remous, ce qui peut brouiller les clivages et faire passer au second plan des enjeux d’importance.

   C’est dire que toute situation de guerre, de conquête, favoriserait l’antisémitisme. Il ne faudrait pas oublier que la Shoah a eu lieu pendant la Seconde Guerre Mondiale : ce n’est peut-être pas un hasard. Le machiavélisme recommande l’antisémitisme pour faire dévier l’attention et notamment quand le véritable ennemi est trop puissant.

   Dire que les Juifs sont un bouc émissaire est un peu court dès lors qu’on ne prend pas la peine de préciser à qui cela profite, c’est-à-dire à ceux qui veulent faire oublier le poids de leur présence en un pays donné, précisément en insistant sur celui, souvent surestimé, exagéré, des Juifs, pour faire bonne mesure.

   Mais si l’on peut ainsi déclencher à volonté l’antisémitisme, n’est-ce pas la preuve de la précarité de la présence juive ? C’est une question que l’on peut aujourd’hui se poser en France, alors que l’antisémitisme se banalise et se répand, permettant ainsi aux arabo-musulmans de mieux se faire tolérer.

   Nous pensons que les Juifs ne renforceront pas leurs positions en se fondant dans la masse mais en montrant à quel point ils sont importants pour le pays, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Quelque part, il faudra que la France choisisse entre “ses” juifs et ses immigrés arabo-musulmans. Il est clair que moins ces immigrés auront de problèmes d’intégration, moins ils seront tentés de jouer sur la corde juive.

   Le problème, c’est que ces Juifs qui sont les plus exposés quand il y a une présence étrangère sont peut-être aussi ceux qui sont viscéralement les plus sensibles à tout ce qui relève de l’imposture et toute présence déplacée en est une. En s’en prenant aux Juifs, en cherchant à les disqualifier, les étrangers s’efforcent d’éliminer les anticorps des sociétés qu’ils veulent investir.

   Que serait donc la France sans “ses” Juifs ? Que se passerait-il en cas d’émigration juive massive que ce soit vers Israël ou vers ailleurs ? Quid si les juifs faisaient la grève, c’est-à-dire s’absentaient de leur travail, quel qu’il soit ? Nous pensons - et nous l’avons exposé dans de précédents travaux - que l’apport principal des Juifs est dans le domaine des sciences sociales au sens large, ce qui englobe l’aptitude à fournir des grilles d’analyse des phénomènes propres à la Cité. Situation, au demeurant, paradoxale, puisque précisément ce champ englobe l’antisémitisme lui-même !

   Le problème, c’est qu’on ne peut sérieusement lutter contre l’antisémitisme que par un philojudaïsme : il n’y a pas de demi-mesure. On ne peut rester neutre car dire que les Juifs sont des citoyens comme les autres conduit à délégitimer toute affirmation identitaire ou lui conférer une signification dérisoire.

   Tant que l’on n’aura pas reconnu le rôle “positif” des Juifs dans les sociétés occidentales, puisque c’est là qu’ils ont fait le mieux leurs preuves, au cours des derniers siècles, on ne pourra se protéger contre l’antisémitisme du type que nous avons décrit plus haut.

   Il faut que la France montre qu’elle tient à “ses” Juifs, qu’elle ait conscience que ce sont des survivants de la Shoah puisque la Shoah visait à tous les éliminer et ce quel que soit leur âge. Quelque part, par la Shoah, Hitler voulait changer la face du monde et il n’avait peut-être pas tort de penser ainsi : non pas, évidemment; qu’il fallait tuer tous les Juifs mais que cela pouvait avoir des conséquences pour l’avenir de l’Humanité.

   C’est pourquoi il ne nous semble pas que l’on ait tiré les vraies leçons de la Shoah, à savoir que les Juifs remplissent une certaine fonction dans le monde, ce dont les antisémites sont d’ailleurs parfois plus conscients que les autres. Il est parfois plus satisfaisant de parler avec un antisémite qu’avec quelqu’un qui nie qu’il y ait une question juive, ce qui constitue une sorte de négationisme.

   Est-ce que la Diaspora favorise l’épanouissement de ce potentiel ? Affirmer cela voudrait dire que les Juifs sont le produit de leur Histoire, des conditions dans lesquelles ils vivent. Or notre approche du phénomène juif n’est pas de ce type.

   Certes, dans l’absolu, nous sommes tous fonction d’un certain passé. Mais les Juifs sont avant tous les survivants et les héritiers d’une très ancienne mémoire et ce qui leur arrive depuis des siècles est plus la conséquence que la cause de ce qu’ils sont.

   En conséquence, est-ce que pour les Juifs, vivre en diaspora ou en Israël constitue une différence majeure, comme le pensait un Georges Friedmann, dans son Fin du peuple juif ? Pour ce sociologue, le caractère juif était lié au mode de vie en diaspora et donc était amené à changer à la longue hors de cette condition diasporique.

   Nous pensons qu’il ne faudrait pas surestimer le rôle de la diaspora dans le maintien de la judéité sous sa forme “habituelle”. Cela dit, est-ce que les Juifs ont besoin de vivre en diaspora pour donner le meilleur d’eux-mêmes ? Il est clair que dans le domaine des sciences sociales, il faut être sur le terrain mais en même temps, il importe de garder une certaine distance : une telle méthodologie ne caractérise-t-elle pas, au demeurant, le rapport des Juifs au monde ?

   Dans un monde dominé par Internet, est-ce que la question des frontières n’est pas sensiblement relativisée ? On peut à partir d’Israël rayonner sur le monde entier mais aussi être imprégné par lui. En vérité, il est difficile de penser le futur de nos sociétés sans savoir quels seront les modes de communication et de circulation de demain.

   Mais encore faudrait-il que le monde reconnût aux Juifs le droit à vivre dans le pays de leurs aïeux et que l’on sache débrouiller l’écheveau palestinien. Là encore, le génie juif ne pourrait-il contribuer à expliciter et à élucider la situation existante dans cette région en faisant la part des droits inaliénables des Juifs sur ce territoire et celle de populations dites palestiniennes qui n’ont d’autre identité que celle d’une appartenance au monde arabe, à la suite de la conquête musulmane partie d’Arabie, au VIIe siècle.

   C’est dire que, selon nous, les Juifs ont leur destin en mains : s’ils sont si doués que cela pour comprendre les sociétés, les cultures, les langues, est-ce qu’ils ne peuvent pas en arriver à trouver une solution à la question juive, qui serait d’abord au niveau de l’entendement ?

   Or, dans quelle mesure le discours du religieux sur les Juifs est-il pertinent ? Pour notre part, il convient de le décanter, d’en extraire la substantifique moelle et de le reformuler, le remodeler.

   Nous pensons que les progrès de l’anthropologie en ses différentes branches devraient contribuer, au cours du XXIe siècle, à mieux cerner la présence juive au monde et comme on l’a dit, les Juifs sont les mieux placés pour permettre un meilleur éclairage des sociétés humaines. En ce sens, les Juifs ont leur destin entre leurs mains, c’est à eux qu’il revient d’expliciter la question juive, notamment en montrant ce qu’il y a de vain dans les tentatives toujours déstabilisantes d’aggiornamento de type chrétien ou musulman visant à nier le futur de l’autre en son propre territoire.2 Les hommes ont certes une aptitude à se transformer, sur la base de leurs connaissances, aussi fausses et incomplètes soient-elles, comme le montre l’étude des phénomènes hystériques, bien étudiés par Freud3 mais cela vaut bien plus au niveau de la phylogenèse que de l’ontogenèse. L’Humanité est ce qu’elle est devenue et chacun d’entre nous est porteur de son futur mais selon un certain plan qu’il ne nous revient pas de changer mais qu’il nous faut assumer.

Jacques Halbronn
Paris, le 19 août 2004

Notes

1 Cf. rubrique Antisemitica et Judaica sur Encyclopaedia Hermetica. Retour

2 Cf. notre étude “L’espace-temps de l’Autre”, rubrique Hypnologica, sur Encyclopaedia Hermetica. Retour

3 Cf. Laurence Kahn, Fiction et vérité freudiennes, Paris, Balland, 2004, p. 11. Retour



 

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